Permettez-moi, Madame de vous appeler Nathalie, votre prénom.
Parce que, Nathalie, en prononçant votre prénom, je veux croire que vous soyez moins invisibilisée que nous ne l’êtes déjà.
Nous ne nous connaissions pas, nous ne nous sommes jamais croisés.
Sans ce jour funeste, je ne parlerai probablement pas de vous ni de votre vie que vous poursuivriez avec vos deux enfants et petits-enfants.
Chacun d’entre nous a connu des hauts et des bas, traversé des difficultés, mais cela n’est rien à côté de ce que vous aurez vécu, subi, enduré.
La vie est remplie de vicissitudes là où votre vie fut une turpitude sans fin. Nous ne devons pas nous plaindre. Pire, nous avons, collectivement, failli à vous sauver des griffes de votre agresseur.
Nous vous avons accompagnée, un temps, on me dit que vous étiez courageuse, combative, et un être solaire avant que votre agresseur possessif estime de son droit d’éteindre ce soleil.
Je ne vous ai pas connue, Nathalie, mais je porte, dans cet échec, tout autant que toutes et tous, le poids de l’impuissance.
Chaque année, vous êtes des centaines de Nathalie ou tout autre patronyme à tomber sous l’ignominie patriarcale. Après chaque meurtre, notre société ne fait que constater l’indicible. Sidérée et tétanisée par son manque de volonté politique et humain à réagir.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond en ce bas monde, où l’homme se croit supérieur, investi du pouvoir d’ôter une vie au motif que vous êtes née femme ?
Pourquoi n’arrivons-nous pas à endiguer cette violence systémique ?
Pourquoi ne parvenons-nous pas à nous faire entendre et comprendre par la justice aveugle, afin qu’elle vous protège contre ces monstres ?
Nathalie, vous avez vécu dans une fratrie d’hommes irréductibles où la violence était une norme et où déjà, votre belle-sœur fut tuée par son bourreau de mari, qui s’est ensuite donné la mort. Vous alertiez sur cette fatalité qui n’aurait pas dû en être une. Vous aviez prédit cette même fin pour vous.
Rien n’y a fait. Pas même un Téléphone Grave Danger, que vous avez fini par rendre, ce fil à la patte disiez-vous qui vous empêche de vivre pleinement.
Oui, parce que vous vouliez vivre, comme toutes les autres, comme tout le monde, vous reconstruire à votre rythme, à votre façon. Usant de tous les subterfuges pour échapper à votre ex-mari.
Ça n’a pas suffi, on n’est jamais en sécurité face aux hommes violents qui s’érigent en maître, feignant d’être, eux, les victimes. S’exonérant de toute culpabilité à masquer leurs manipulations, leurs haines et leurs crimes.
Le sort, en plus, s’est moqué de vous, il a ajouté au drame, l’ironie et le cynisme comme si cela ne suffisait pas. Votre ex-conjoint ayant sciemment choisi le 25 novembre pour commettre l’irréparable. Sans faillir et sans vergogne, avant comme son frère, de se donner la mort — vous le répétiez à l’envie —.
Le 25 novembre 2025, Nathalie, vous êtes partie anéantie par votre agresseur, vaincue par cette société inepte à vous défendre. Depuis cette date, il n’est pas un jour où je ne cherche comment mieux faire. Trouver le moyen qu’il n’y ait plus de Nathalie, ou le moins possible. Nous sommes quelques-unes et quelques-uns à avoir déjà engagé nos forces dans cette bataille furieuse contre cette engeance qui tue chaque année, rappelons-le, des centaines de femmes.
C’est une mission, ne pas abandonner pour que votre meurtre — vos meurtres — ne soient pas vains.
Il est trop tard pour vous, Nathalie, mais nous devons, pour vous toutes, poursuivre le combat. Que vos morts ne demeurent pas impunis et que nous espérions servir à éviter le pire à vos sœurs.
Nous ne devrions jamais devoir rendre femmage, cependant, il est trop tard.
Ce femmage est pour vous, Nathalie et toutes celles avant.
Toutes ces vies brisées, vous êtes des âmes échouées sorties d’un mauvais film, vous n’avez pas eu de prix ; sauf celui à payer.
Je vous le promets, Nathalie, comptez sur moi, comptez sur nous.